Petite planète, tome 9 : Jacques Bertin, Michèle Bernard et Evasion

Publié le par Jean Théfaine

 

 

BertinJACQUES BERTIN, “Comme un pays”. S’il est un artiste rare, dans tous les sens du terme, c’est bien Jacques Bertin. Formidable poète, il est aussi ignoré des médias qu’adulé par une diaspora d’admirateurs, dont je fais partie, que fascine son approche intransigeante de la chanson. Son premier album, c’était en 1967. Une vingtaine ont suivi. Le dernier, Que faire ?, c’était en 2007, un enregistrement public. Mais depuis 2005 et No surrender (“Pas de reddition”, tout un programme) Jacques Bertin n’était plus entré en studio. C’est fait avec Comme un pays. Douze chansons neuves mises en boîte en janvier dernier avec cinq complices, dont le fidèle Laurent Desmurs (piano/claviers) qui signe aussi les arrangements.

 

 

 

Ni vidéo récente, ni lien vers un titre du nouvel album. Voici donc Trois bouquets, un classique sans âge, enregistré pendant le Printemps des Poètes 2008.

 

Plutôt que de me paraphraser, je reprends ici l’essentiel d’une chronique qui paraîtra début juillet dans le numéro 22 de la revue urbaine nantaise Place Publique. J’y écris que, pour parler des chansons de ce nouvel album, « des émotions qu’elles véhiculent, de l’éblouissement des mots qui les habitent, de leur force poétique exceptionnelle, de leur intemporalité à l’époque des modes en accéléré, de la voix si humaine de leur interprète, il faudrait d’autres outils que ceux dont use habituellement le chroniqueur. Surtout ne pas se lancer dans des comparaisons et des dépeçages, tant c’est le parcours entier de Bertin qui fait œuvre. Une œuvre magnétique et ample comme la Loire que Jacques célèbre si bien et qu’il a choisi de contempler à demeure depuis sa maison de Chalonnes. Une fois de plus, d’ailleurs, c’est le fleuve royal, « paysage des rois heureux », qui déploie ses boucles en ouverture du nouvel album. Rien, absolument rien, n’est à jeter dans ces “tableaux” ultrasensibles qui rêvent de la fin des errances, de chansons d’homme, de mâle mort, des amies/sœurs (une de ces lyriques psalmodies dont Bertin a le secret), de la vision à la guinguette d’une femme en robe blanche…

 

 

 

Pas récent, Le rêveur, mais si beau...

 

 

Mais sur le mode de la jeunesse envolée, de la nostalgie blessée, des rêves fracassés, des colères inextinguibles, qu’il explore comme nul autre, c’est dans trois textes que le grand Jacques touche particulièrement : Ah, vieil ami (« Restons groupés, restons ensemble »), Le passé ? (« Un passé avec des ancêtres des ancêtres des ancêtres/une foule d’ancêtres montés d’infinis là-bas »), et le déchirant Curés rouges (« C’était jadis… Et c’est pour toujours dans ma tête/C’était jadis et il ne reste rien de vous »). Attardez-vous un instant sur les illustrations de la pochette et du livret. Ces bouquins qui reposent de guingois, avec deux visages féminins, sur des rayonnages sont ceux de l’artiste et composent de lui une attachante esquisse de portrait. Comme un pays… »

CD Comme un pays, 12 titres, 46’09. Velen/EMP-Socadisc.

 

 

BernardMICHELE BERNARD ET EVASION, “Des nuits noires de monde”. Elle n’encombre (malheureusement) ni les télés, ni les radios, mais les meilleures signatures de la presse écrite continuent (et c’est heureux) de célébrer la Lyonnaise Michèle Bernard. Trente-deux ans de carrière depuis qu’en 1978, au premier Printemps de Bourges, elle fut couronnée “Découverte”, avant d’enregistrer un album d’emblée majeur. Même si elle a gardé un public fidèle qui la suit passionnément, il serait simple justice qu’une plus large assemblée redécouvre ladite Découverte, car elle en a fait du chemin la passionnaria à l’accordéon ; auteure-compositrice-interprète d’obédience réaliste, mais au “chant d’action” tellement plus vaste. Non seulement sa voix claire – une des plus belles du métier -, qui claque comme drapeau sur les barricades ou comme source vive dans la forêt des sentiments, n’a pas pris une ride, mais elle s’est enrichie de mille fraternelles résonnances. On le vérifie une fois de plus dans Des nuits noires de monde, enregistré en public, en novembre 2009, au Domaine d’O à Montpellier. Un opus particulier puisqu’il s’agit de la “photographie sonore” d’un spectacle créé en 1991 par Michèle Bernard, mis en sommeil, puis repris à la demande pressante de ses admirateurs, avec la complicité du groupe vocal féminin Evasion.

 

 

 

“Nomade” (ici, une autre version), une des chansons qui figurent dans « Les nuits noires de monde »

 

Comme je n’en parlerais pas mieux qu’elle, je vous livre ici des extraits d’une “note d’intention” dans laquelle elle évoque ce qu’elle appelle « un voyage musical pour chanteuse, choeur de femmes et petit orchestre forain », dont elle dit qu’il reste pour elle « une expérience humaine et musicale très forte ». « Parce qu’on ne remarche jamais sur ses traces et que le cours de l’Histoire récente s’est chargé de m’apporter d’autres éclairages, d’autres interrogations », elle a choisi de revisiter ses Nuits noires « sous une autre forme ». Le thème de départ, lui, n’a pas changé : « Un groupe d’humains erre le long de frontières qui n’existent plus que dans leur mémoire. Contes, chansons populaires nourries de la peur de ce qu’il y a à l’autre bout de la forêt, de la méfiance envers ces gens de l’autre côté du fleuve ou des montagnes. Peur, méfiance, attirance aussi. » Dans différentes langues, accompagnée par les cinq filles d’Evasion et de Patrick Mathis à l’orgue de Barbarie, elle chante ainsi « les frontières du monde et les frontières intérieures, sans cesse franchies, déplacées, détruites, reconstruites, toujours en mouvement, comme la musique (…), l’incessante errance des humains entre l’instinct de guerre et l’envie de paix. » Une émouvante et puissante balade d’une heure, en 23 courtes séquences, dont il faut, bien sûr, écouter les musiques mais aussi se laisser envahir par une parole à la force poétique aussi flamboyante que concernée. Citant un proverbe peul, Michèle Bernard conclut ainsi sa note d’intention :  « Le soleil passe les frontières sans que les soldats lui tirent dessus ». Tout est dit.

 

 


 

Extrait de l'album “Piano-voix”: Je t'attendais ainsi qu'on attend les navires

 

Pendant qu’on y est, et pour mesurer au plus près ce que la Lyonnaise a d’exceptionnel, écoutez donc l’album Piano Voix (EPM/Universal) qu’elle publia en 2008. Elle chante, Jean-Luc Michel l’accompagne et c’est formidable de densité. Dans les 19 titres réunis là, on retrouve notamment Les petits cailloux, un titre emblématique qui figurait sur son premier disque. Et bien d’autres merveilles auxquelles le dépouillement sied si bien qu'on croit parfois les avoir toujours entendues comme ça. A l’opposé, il y a Le nez en l’air (RYM Musique/EPM/Universal), un album millésimé 2006, enrichi par une bande de huit musiciens. Les 18 titres couchés là attendent juste qu’on les réveille pour se déployer en majesté, justes à en frissonner, sensibles sans sensiblerie, chargés à mitraille d’une humanité partageuse. « Frangin, frangine, si tôt partis/En éclaireurs pour l’infini/Dites-moi si c’est nos pleurs, nos rancunes/Qui font des taches noires sur la lune ? », chante Michèle Bernard, avant de célébrer Quatre-vingt beaux chevaux, de dénoncer Les appartements vides, d’évoquer un coup d’amour le long du Canal de Jonage. Du tout meilleur, à cent lieues des afféteries de l’époque.

 CD Les nuits noires de monde, 23 titres, 64’46.  EPM/Universal.

 

Publié dans Toutes les musiques

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

SG 03/06/2010 15:29


Effectivement, très bel album que ce "Comme un pays" de Jacques Bertin... Ambiance jazzy, guinguette et superbe "La Loire"...


Gérard Delahaye 03/06/2010 13:48


Encore deux pèlerins en route vers la lointaine Cité des rêves...C'est beau ! C'est vrai, dans le choix que tu proposes, c'est "Nomades" qui me fait craquer car l'équilibre est parfait entre mots -
sens d'une part, et musique de l'autre. Mais peu importe, ils avancent toujours tous les deux, et tant mieux !