Petite planète, tome 3 : Voies de femmes

Publié le par Jean Théfaine

HINDI ZAHRA, “Handmade”. Elle est née en 1979 à Khouribgha, au Maroc, vit en France depuis 1993 et vient de publier son premier album, Handmade. Le moins qu’on puisse dire, c’est que la galette n’a pas moisi longtemps au fond des bacs. En moins de temps qu’il faut pour le dire, un de ses titres, Beautiful tango, a immédiatement trouvé preneur et séduit la critique. De Telerama (« Une voix spectrale et bouversante… La nouvelle Billie Holiday ») au Guardian (« A major new discovery »), c’est un concert de louanges qui a accueilli la sortie de l’opus. Il faut dire que la découverte est de la plus belle eau. Une de ces pépites qui renvoient, sans comparaison de genre aucune mais avec la même “évidence”, au choc procuré par les premières apparitions de Lhasa, Jeff Buckley, voire quelques décennies en amont, Karen Dalton, disparue des écrans après deux albums bouleversants. Hindi Zahra semble moins cramée que cette dernière mais, comme chez elle, il y a l’ombre de Billie Holiday qui plane en fond de scène. Tout le monde ou presque connaît désormais son Beautiful tango, mais le reste de l’album est à l’avenant.



Porté par une voix intensément humaine, un peu rauque, charriant à nu des émotions sans artifice. Servi par une instrumentation et des arrangements volontairement dépouillés. Sinuant entre folk, blues, jazz, reggæ et tradition berbère. En un mot, cet album de Hindi Zahra est d’emblée une pépite qui, comme chantait Edith Piaf dans L’accordéoniste, vous « rentre dans la peau, par le bas, par le haut (…) c’est physique ». Un grand disque. Après avoir fait le plein de La Cigale le 15 février, la demoiselle a entamé une large tournée française et européenne. Qu’on se le dise.

 

(CD Handmade, 11 titres, 41’01. SCPP/Blue Note/EMI).

 

LILA DOWNS Y LA MISTERIOSA, « En Paris, live à FIP ». A l’initiative de Jean-Luc Leray, ex-délégué à la musique de la station (il vient de passer à France-Bleu), une collection d’albums estampillés Live à FIP comblait régulièrement les amateurs de voyages sonores au long cours. Bethany et Rufus, Eric Bibb, Ilene Barnes et Omar Sosa avaient notamment enrichi la collection. Celle-ci va – semble t-il et c’est bien dommage – s’arrêter avec une onzième production dont l’héroïne est la Mexicaine Lila Downs. Ne ratez pas l’occasion de découvrir cette femme-flamme, fille d’un Américain d’origine écossaise et d’une chanteuse mixtèque. Interprète engagée s’il en est, elle raconte la misère, le racisme, les enfants exploités, avec des accents à vous décrocher le palpitant.

 


Accompagnée par les huit musiciens de La Misteriosa, qui travaillent avec elle depuis ses débuts, elle impose d’entrée sa voix de passionaria, vibrante, profonde et si sensible qu’on en a des frissons. Rien n’est à jeter dans ce live à fleur de peau, mais la façon qu’a Lila Downs de revisiter un titre comme La Cucaracha est proprement chavirante. Tout comme ces boules d’émotion que sont La Llorona, avec ses envolées vocales, et Paloma negra, dont les accents rappellent tellement ceux de Lhasa. On ne s’étonnera pas qu’on ait demandé à Lila Downs de composer, en duo avec le Brésilien Caetano Veloso, les musiques du film Frida, brûlant portrait de sa compatriote, la plasticienne Frida Kahlo.

 

(CD En Paris/Live à FIP, 15 titres, 61’. World Village/Harmonia Mundi).

 

OKOU, “Serpentine”. Okou est un duo. Une histoire de complicité entre la chanteuse Tatiana Heintz, française de mère ivoirienne, et Gilbert Trefzger, guitariste suisse de mère égyptienne. Deux bourlingueurs chargés d’expériences, dont la rencontre remonte à trois ans. Serpentine est leur premier “bébé” et c’est un quasi sans faute. Une balade à dominante folk acoustique, avec des griffures blues, une sensualité soul, des accents doucement pop et des échappées world en apesanteur. Au côté de la toile musicale dessinée par la slide-guitar et le banjo de Gilbert, soulignés de cordes, de percussions légères et autres implants discrets, la voix charnelle de Tatiana fait merveille dans des climats délicatement clairs-obscurs.



Que ça swingue, comme dans Eye for an eye, où que ça pleure, comme dans Bessie, on embarque et on craque. Un premier opus comme celui-ci, on en redemande tous les jours, histoire d’oublier d’autres voix féminines aseptisées qui encombrent le marché. En clair, Okou est un cadeau du ciel pour les amateurs de vagabondages rêveurs entre chien et loup.

 

(CD Serpentine, 14 titres, 44 ’02. AZ/Universal).

 

Publié dans Toutes les musiques

Commenter cet article

Pascal Gillet 11/04/2010 13:33


Melody Gardot à la Cité des Congrès de Nantes
Merveilleuse occasion à ne pas rater : la naissante diva jazz passe dans la Cité des Ducs !
Wow, toutes affaires cessantes, le soir du 7 novembre 2009, à l’issue du concert de Madeleine Peyroux (Lisa Ekhdahl en première partie, excusez du peu), je fonce sur le net, ouf il reste des
places, beaucoup de places même, l’embarras du choix ! 50€ en orchestre haut, sans 1e partie, ya du trivial dans l’air ? euh non mais, soyons clair, la crise est passée par là et l’inflation touche
les concerts de musique vivante puisque le public est souvent au rendez-vous. Le CD chute, le téléchargement est méchamment sauvage mais les concerts, là, les concerts, coco, y a du fric à se
faire… Entre coco et gogo, l’espace est parfois, nous allons nous en rendre compte, assez mince !
20h quasi pétantes, le concert commence : d’emblée, l’échappée est belle… Un trio de musiciens exceptionnels accompagne la demoiselle. Contrebassiste à la silhouette d’Epinal tout en rondeur et
sourire d’ivoire, saxophoniste au son pur et concis, batteur acrobate et délicat, tous trois nous portent à écouter profondément Melody Gardot, à nous en imprégner, à littéralement nous baigner
dans sa voix tantôt lac ténu tantôt cascade mystérieuse. Chaque minute de son est un réveil. Comme une aube pour soi seul. Il faut n’être plus qu’un tympan conquis ou s'admettre devenir une algue
bercée et confiante. Il y a beaucoup de profondeur et de respect sur le plateau, une écoute mutuelle qui saute aux… yeux et ensorcelle!
Les pauses entre les chansons sont parlées, amusées, coquines, Melody Gardot m’invite chez elle, dans son univers, m’interpelle, me fait chanter, me séduit, me susurre ses confidences. Son charisme
est naturel, sensuel et voluptueux. Tout s’enchaîne avec grâce et simplicité. C’est très lumineux en dépit des lunettes de soleil qui lui protègent le regard.
Annonce du dernier morceau après une heure de concert, public français que je suis, je m’attends à une savoureuse fournée de rappels. Il n’en sera rien ! Pourtant, un blues a capella saura me
bouleverser jusqu’au plus lointain de mes histoires : cette femme au fond de sa geôle aura su atteindre mon âme, la capter et l’étreindre avec force.
Les lumières se rallument à 21h20 je suis devant le parvis de la cité des congrès !
J’oscille entre ébahissement d’avoir enfin pu croiser Melody Gardot en concert et dépit que ce fut si bref ! le tarif est évidemment bien prohibitif pour une durée aussi express… Est-ce l’artiste ?
est-ce l’organisateur ? est-ce le producteur ? Y a de l’abus, c’est manifeste : sachez-le !
Autant opter pour le même prix au principe « Première partie » comme pour Madeleine Peyroux : on s’est retrouvé affublé, malgré nous, d’une heure maigrelette de prestation sans trop de partage
chaleureux avec le public cette fois mais ouf, Lisa Ekhdal avait étoffé avec tact et malice le début de soirée !
La musique vivante peut rester cette chance inouïe pour nous de vivre les artistes dans leur approche artistique si les uns ou les autres ne tirent pas sur la corde : si nous ne nous attendons pas
à 3 h de rappels (ah, le Higelin d’antan), une heure de concert à 50€ c’est obscène !
Merci d’éclairer ma lanterne si dans mes propos se sont glissées des erreurs ou des méconnaissances flagrantes !
Pascal Gillet (pgillet44@gmail.com)Rezé, 44400


Fred Hidalgo 05/03/2010 10:16


Bravo pour cette sélection.
Pour Lila Downs en particulier, grande artiste en soi, qui m'émeut doublement en raison du fait qu'elle rappelle en effet certains accents de Lhasa... que nous avons tellement aimée.
Fred Hidalgo