Petite planète, tome 11 : La Bande des cinq, Areski Belkacem

Publié le par Jean Théfaine

LA BANDE DES CINQ (VASCA, ELBAZ, BRUA, JUVIN, BERTIN). “Notre vie fut une jeunesse”. Jacques Bertin est un artiste rare, pour ne pas dire essentiel, dont je ne me lasse pas de parler. La dernière fois, c’était pour évoquer dans ce blog son dernier et si précieux album personnel, Comme un pays. Ce que les moins de vingt ans, voire nettement plus, ignorent trop c’est qu’au cœur des années 70 Bertin fit partie, avec Vasca, Juvin, Brua et Elbaz de ce qu’on appela « La bandes des cinq ». Sous le titre fièrement assumé Notre vie fut une jeunesse !, Jacques a eu la belle idée, à travers un CD, de rendre hommage et justice à cette bande-là, dont il dit, au verso du livret, que ce n’était pas « une forteresse. Ni une Equipe de France. Ni une académie. Une bande, ça s’évase, ça déborde, ça fuit de partout ! Chacun d’entre nous avait d’autres amis, d’autres compagnonnages (…) Il y avait d’autres bandes juste à côté. Mais voilà, c’était lui, c’était moi, c’étaient eux, c’était le hasard, c’était comme ça, c’était notre bande. »

 

Cinq

 

La photo sépia qui illustre la pochette est un document à la fois joyeux et crèvecœur puisque trois des jeunes gens qui posent là, dans la chaleur de l’été, ont aujourd’hui disparu : Jean-Max Brua en avril 1999 ; Jean-Luc Juvin en décembre 2007 ; Gilles Elbaz, devenu lorientais, en juillet 2009. Restent Jean Vasca, enraciné « vers Saint Ambroix », et Jacques Bertin, ancré en bord de Loire, à Chalonnes. Comme l’écrit celui-ci, « Ça va. Ce ne fut peut-être pas une chevauchée, mais une cavalcade, oui. Et une belle ballade, surtout. Notre jeunesse. Quelle fierté j’ai de vous, mes amis ! » Une fierté qui irradie les douze pages du livret, où Bertin a choisi de raconter le symposium, « partie séminaire, partie rigolade », au cours duquel, à Tharaud, dans le Gard, les 10 et 11 août 1976, puis du 24 au 27 juillet 1977, la bande se structura et “théorisa”.

 

Des chansons, Jacques en a retenu quinze pour composer son tableau. Trois de Vasca, quatre de Juvin, trois de Brua, trois d’Elbaz et deux de lui. C’est, bien sûr, toute une époque qui remonte là, mais aussi et surtout tout un état d’esprit, tout un phrasé et une diction, tout un engagement sans calcul, tout un art de la chanson à la fois poétique et mélodique. Ecoutez Jean Vasca, dans Du sable des cendres du sel, évoquer « Le temps (qui) éventre ses chevaux sous lui, comme un cavalier fou » ; Jean-Luc Juvin, dans Mort de froid, répéter sur un air de valse : « Tourne la roue infernale/de la destinée sociale/tu n’as pas de travail/qui es-tu ? (…) Tu es sur le manège qui tue » ; Jean-Max Brua raconter, de sa voix chaude et grave, l’amour de passage à travers L’homme de Brive ; Gilles Elbaz s’interroger, tout en mélancolie retenue, sur Les oiseaux de mon enfance. Bertin clôt le parcours avec Adieu, amis de ma jeunesse, un inédit de 7’51 qui, à lui seul, vaut le déplacement tant il est bouleversant d’intensité et de tendresse grinçante. Ces amis que décrit Jacques, ce sont bien sûr ceux de sa bande : « Je les ai connus hommes libres/une guitare à gouverner/une fille une bière un livre/des théories plein les trous d’nez », chante t-il, accompagné seulement par le piano de Michel Goubin. C’est une fresque fraternelle qui se déroule là, une déclaration d’amour à ces potes bohêmes jugés comme lui « élitistes, intimistes » par un métier qui leur répétait : « Il fait pas très radio ton son ». « Amis, soyez toujours ces veilleuses qui tremblent/cette fièvre dans l’air comme une onde passante » répond en écho Bertin dans une courte pièce de Jean Vasca qu’il reprend en conclusion de l’album. Chamboulant.

 

CD La bande des cinq : Vasca, Elbaz, Brua, Juvin, Bertin, 15 titres, 48’06. Disques Velen. Contact : velen.disques@gmail.com. Site Internet : http://velen.chez-alice.fr/bertin/index1.htm).

 

ARESKI BELKACEM, “Le triomphe de l’amour”. Son premier disque solo, Un beau matin, était sorti en 1970. Il aura fallu attendre 40 ans pour que naisse le second, Le Triomphe de l’amour. On se demande bien pourquoi, quand on écoute cette petite merveille signée, paroles et musiques, Areski Belkacem pour l’essentiel ; avec, exceptions notoires, deux superbes textes (dont le très érotique Le Triomphe de l’amour) ciselés par Brigitte Fontaine, la compagne et muse de toujours. Car, faut-il le rappeler, voilà un fameux bail que ces deux-là naviguent de concert, toutes voiles dehors, inventant littéralement une chanson semblable à nulle autre, forte en goût et en flamboyantes “folies”. Parce qu’il ne cultive pas un ego démesuré, Areski s’était jusqu’ici mis au service de sa dame de cœur, hormis quelques aventures personnelles (composition de musiques de films et de pièces de théâtre ; organisation de “concerts de dessins” au Festival de BD d’Angoulême…). L’envie lui venant soudain, un peu pressé par Brigitte qui le lui demandait depuis un moment, Areski s’est donc attaqué à son deuxième opus comme un sculpteur à sa pierre de taille.

 

 

D’entrée, avec Magicien magicienne, on sait qu’on entre en territoire libéré. Un espace musical intégrant naturellement les pistes d’ancrage de leur concepteur, né à Versailles de parents kabyles. Un arc-en-ciel de couleurs totalement maîtrisé, ondoyant de l’Orient à Bach, en passant par l’Afrique et la mélodie indiscutablement française (L’air de rien). Sans machines ou presque, appuyé par une quinzaine de musiciens complices jouant quasiment dans les conditions du direct (Didier Malherbe, Yann Péchin, Vincent Segal, Dondieu Divin…), Areski n’a plus qu’à dérouler son tapis volant, fort d’un phrasé unique, reconnaissable entre tous, un peu voilé et étiré, délicatement sensuel. Aucun morceau n’est dispensable dans cet opus en plénitude « qui fait du bien », comme l’a souhaité Areski. « Je voulais, dit-il, que l’on rigole un peu et puis qu’on soit touché aussi par des émotions très simples et directes, par des sensations qu’on a tous partagées un jour. » Parole de victime consentante : l’écoute de cet album rare peut rapidement se révéler addictive. C’est tout le mal que je souhaite à ceux qui tenteront l’aventure.

 

CD Le Triomphe de l’amour, 11 titres, 40’. Emarcy/Universal.

 

 

Publié dans Toutes les musiques

Commenter cet article

Yannig 11/11/2010 13:35


J'ai toujours trouvé tellement dommage qu'Areski ne chante pas plus... J'ai pas encore entendu ce nouvel album, mais à la première occasion je l'achète.

.../...

Gilles Elbaz, un jour je tapais son nom dans mon moteur de recherche pour savoir ce qu'il devenait... il était décédé deux mois plus tôt. Sa mort n'a guère ébranlé les médias, mais m'a sincèrement
touché. Un homme passionné et passionnant... je l'avais rencontré en 1992... un moment rare et de grande qualité.