Musique et littérature : un autre visage d’Haïti

Publié le par Jean Théfaine

Haïti, qui vient d’être touché par un monstrueux cataclysme, est sans conteste – et plus que jamais, hélas – un des pays les plus pauvres de la planète. Un pays maudit, comme on a coutume de dire, devant les drames à répétitions qui le secouent. Paradoxalement, c’est pourtant sur cette terre-là que germine, envers et contre tout (ou peut-être à cause de), une fameuse créativité en matière de musique, de littérature et de peinture (un volet remis à plus tard, faute de temps). Esquisse à deux voix – la mienne pour la musique, et celle d’un ami, Georges Guitton, pour la littérature - d’un modeste et très subjectif panorama, histoire d’ouvrir autrement les oreilles et les yeux. On commence par la musique, omniprésente (le konpa haïtien a longtemps régné en maître sur les ondes et les pistes de danse de la Caraïbe tout entière). A l’affiche : six noms et presqu’autant d’univers.

 

TOTO BISSAINTHE. Toto BissaintheSymboliquement, j’ai envie de débuter par cette artiste d’exception, décédée en 1994 à Pétion, sur son île, à l’âge de 60 ans. Le théâtre sous la direction de Jean-Marie Serreau, Roger Blin, Michaël Lonsdale, et le cinéma avec Claude-Bernard Aubert et Raoul Peck la firent connaître dans l’hexagone et bien au-delà. Tout comme le chant, qu’elle « découvrit » en 1961 et pratiqua jusqu’à sa mort. A tous ceux qui l’ont connue, elle laisse le souvenir d’une femme à la présence charismatique. On a du mal à trouver aujourd’hui ses disques, initialement parus au Chant du Monde et chez Arion, où elle célébrait inlassablement « la diaspora noire », ses poètes comme les petites gens. Avec un peu de chance, on peut encore dénicher un CD, Retrospective, paru chez Créon Music en 2006. Sinon, on peut l’entendre et la voir au hasard du Net, notamment sur son site officiel (http://www.totobissainthe.com/).

 

WYCLEJ JEAN. S’il y a une star mondiale d’origine haïtienne, c’est Wyclef Jean, guitariste et chanteur, mixeur surdoué d’un hip hop festif, coloré reggæ et inventif. En compagnie du comédien Georges Clooney, il vient d’ailleurs d’animer à la télé américaine une émission de solidarité avec son île natale à laquelle ont participé 130 invités, parmi lesquels Madonna, Shakira, Justin Timberlake, Beyonce, Bono… Et au bout du fil, pour répondre en direct aux donateurs, Leonardo di Caprio, Brad Pitt, Meryl Streep, Jack Nicholson, and so on. Un plateau de rêve, qui a permis de récolter en quelques heures 58 millions de dollars ! Débarqué aux USA à 9 ans, Wyclef Jean, qui en a 37 aujourd’hui, s’est d’abord faît connaître au sein des Fugees avant d’entamer une carrière solo au cours de laquelle il a collaboré avec les plus grands et publié une poignée d’albums qui, tous, ont cartonné. Le dernier en date, sorti en novembre, s’appelle Toussaint St jean from the hut to the projects to the mansio. Selon Jamel Debbouze, qui avait organisé de son côté, lundi 24, un concert de soutien au Bataclan, un autre événement serait en préparation pour mars à Bercy, avec Wyclef Jean en tête d’affiche.

 

BEETHOVA OBAS. Très connu en Haïti, Beethovas Obas était, lundi 24, l’invité d’honneur d’une soirée de solidarité animée par Jamel Debbouze au Bataclan de Paris. Avec, notamment, au programme, Joey Starr, IAM, Olivia Ruiz, Anaïs et Kery James, né en Guadeloupe de parents haïtiens. S’exprimant en créole, Beethova Obas chante essentiellement, d’une belle voix de crooner, la douleur et le courage de son peuple, sur des mélodies et des rythmes qui empruntent naturellement au konpa haïtien, aux musiques cubaines et brésiliennes, mais aussi au jazz. Le fond et la forme, avec classe. Son dernier album studio, ké’m poze, remonte à 2003 (Créon Music).



 

 

EMELINE MICHEL. Originaire des Gonaïves, Emeline Michel est chez elle une diva, trop méconnue chez nous. Il faut absolument écouter son huitième et dernier album en date, Rasin Kreyol (2005, World Connection), une merveille à laquelle j’avais attribué en son temps un “cœur Chorus” (N° 52 de la revue). De chair et d’âme pétrie, la formidable voix soul de la dame, parfois baptisée “la Joni Mitchell d’Haïti”, excelle dans tous les registres, dans la danse (Ban’m la jwa) comme dans la ballade mélancolique (Nasyon solèy).

 


 

TI-COCA & WANGA-NEGES. Voilà bientôt 33 ans que Wanga-Nègès et son chanteur Ti-Coca font les beaux jours et les belles soirées d’Haïti et des îles antillaises voisines. Le konpa, le mérengue, la musique cubaine et les chants hérités du vaudou s’entremêlent pour le meilleur dans cet univers invitant naturellement à la danse. Troubadour et ambianceur à la fois, David Metellus, dit Ti-Coca, virevolte à la pointe de la fête avec une énergie inépuisable tout entière présente dans sa voix haut perchée et griffée, virtuose en matière de chanté-parlé. Irrésistible. A écouter : Haïti Colibri (2007, Accords Croisés/Harmonia Mundi).

 


 

BELO. Dans la chronique “Soleil noir” que j’ai tenue dans Chorus jusqu’à sa disparition, en juillet 2009, j’écrivais en 2008 : «  S’il y a une justice, Bélo, 29 ans, devrait rapidement accéder à une carrière internationale tant Reference (Aztec Music/Discograph), son deuxième album (le premier, Lakou trankill, paru en 2005 n’avait connu qu’un succès local) est bourré de qualités. Aux frontières du jazz, du rock, du reggæ, de la soul et de ses racines caribéennes – un cocktail  qu’il a baptisé “raganga” - le jeune Haïtien fait étalage d’une insolente vitalité. Non seulement ses textes en créole tapent sans complexe là où ça fait mal mais, musicalement, c’est du haut de gamme. Difficile de résister à sa voix virtuose et habitée, griffée juste comme il faut ». Je contresigne.

 

 

 

Jean THEFAINE

 

Cet étrange pays où les écrivains ont le dernier mot

(par Georges Guitton)

 

Jamais un si petit bout d’île n’a donné naissance à une telle profusion d’écrivains. Regardez comme ils comptent. Comme on les voit en première ligne depuis le grand séisme. Porte-voix, porte-douleur, porteurs d’espoir.

Bizarre aussi, cette fécondité littéraire dans un pays où les deux tiers des gens sont illettrés. Où il faut 15 jours de travail pour s’offrir un livre français à 20 euros! Où n’existe qu’une seule maison d’édition. Où les poètes ne se publient qu’à compte d’auteur. « Tu veux être écrivain? Commence par construire des étagères (pour stocker les invendus) », plaisante René Philoctète, grand poète, né en 1937.
 

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UN SOUFFLE ORAL. Le truc, si truc il y a, c’est qu’en Haïti, pas besoin de livre pour être écrivain. La littérature s’exprime dans le souffle, dans la pure oralité, des mots criés comme planche de salut. « Ici, on vit dans l’alternance rapide d’enfer et de paradis. Avec la conscience que nous pouvons redisparaître dans l’océan », prophétisait le Guadeloupéen Daniel Maximin, en 2007, lors du premier festival Etonnants Voyageurs de Port-au-Prince.

Le Haïtien est peuple de poètes comme partout en Caraïbe : c’est né du frottement des cultures, du choc des langues, de la blessure inguérissable du fouet et des fers de l’esclavage.

Haïti, « où la négritude s’est mise debout pour la première fois » (Aimé Césaire), a payé cher sa liberté tôt acquise (1804) : « jeune nation pestiférée qu’il fallait étrangler », rappelle l’écrivain Frankétienne. Tout cela « avec la complicité des élites haïtiennes mulâtres ». C’est ainsi qu’en fait de littérature, Haïti a longtemps singé l’Occident.

 

FOIN DE L'ACADEMISME. Mais l’académisme n’a pu étouffer longtemps la voix d’une misère quotidienne et d’un espoir cherchant à se dire. On peut, abstraitement, situer le démarrage de la libération littéraire à un immense écrivain : Jacques Roumain, né en 1907 et adulé par les Haïtiens pour son roman devenu culte : Gouverneur de la  Rosée, publié en 1944. Roumain introduit « le populaire, le vaudou, le vers libre, la modernité dans la littérature », résume l’écrivain Lyonel Trouillot.

Se révèle, dans le sillage, toute une production liée au  « réalisme merveilleux ». Elle conjugue deux tendances de prime abord divergentes : d’une part, la dénonciation militante d’une réalité de misère et d’oppression, ce que Frankétienne justifie par ces mots : « Il y a ici un quotidien qui nous interpelle et qui nous oblige à prendre fait et cause pour les sans-voix. »

          
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LE PAYS DU REVE EVEILLE. D’un autre côté, les sortilèges d’une imagination partout vivace en Haïti : « Chez nous, il n’y a pas de frontière entre réel et imaginaire. Dire « les fantômes, cela n’existe pas » est pour nous quelque chose d’impossible », admet l’écrivain Gary Victor. Propos que complète un autre écrivain, Jean-Claude Fignolé : « Ce qui est incroyable est, ici, plus réel que le réel »…

C’est cet assemblage improbable de poésie et de réalisme qui, décliné en de multiples façons, fait la force et l’originalité de la littérature haïtienne, qu’elle s’écrive dans l’île ou naisse de la diaspora.

Mais pour atteindre une certaine universalité, encore a-t-il fallu que les écrivains s’arrachent à un double écueil, que résume Dany Laferrière : « Etre le moins haïtien possible afin de coller à ce que l’on croit être l’attente d’un certain marché occidental ou, au contraire, rechercher l’haïtianité à tout prix en versant dans la ghettoïsation militante. » Ce dilemme, ils sont nombreux à l’avoir dépassé.

Ces passeurs de mots et d’océans s’appellent Louis-Philippe Dalembert, Yanick Lahens, Jean-Claude Fignolé, Kettly Mars, Gary Victor, Edwige Danticat… il faut les lire. Et s’il faut choisir, retenons trois géants de cette littérature en langue française.

 

FRANKÉTIENNE. Peintre-poète-écrivain de Port-au-Prince né en 1936, il a créé dans les années soixante le « mouvement spiraliste » avec Philoctète et Fignolé. Il veulent lancer une esthétique du chaos, une écriture collant au tumulte et à l’instabilité du monde. Le livre à lire est Ultra-vocal, paru en 1972 mais publié seulement il y a quelques années en France (chez Hoebeke). En 2004, à Saint-Malo, Frankétienne, clown protéiforme à la voix forte et aux propos puissants, a fait un tabac.

 

LYONEL TROUILLOT. Poète, écrivain, professeur, né en 1956. Il vit, lui aussi, à Port-au-Prince et préside le festival Etonnants Voyageurs en Haïti. C’est un écrivain remarquable. En atteste son dernier titre, Yanvalou pour Charlie  (Actes Sud, 2009), l’histoire d’un avocat de la capitale soudain percuté par son passé refoulé de petit villageois miséreux. Autre titre à lire : Bicentenaire, paru en 2004 (Actes Sud) à l’occasion des 200 ans de l’indépendance : la fascinante plongée d’un jeune manifestant descendant des hauteurs de Port-au-Prince.

 

DANY LAFERRIÈRE. Né en 1953, d’abord journaliste, il a fui Haïti à l’âge de 23 ans pour s’installer à Montréal. « Je me suis mis à écrire pour échapper au travail en usine », dit-il. Pour son premier livre, en 1985, il trouve un titre accrocheur sans rapport avec le contenu du livre : Comment faire l’amour à un nègre sans se fatiguer. Succès qui ne se dément pas. Laferrière est une voix qui compte. Au fil d’une dizaine de romans, sa puissance s’affirme. Il obtient, il y a quelques mois le prix Médicis pour « L’énigme du retour » (Grasset).

          
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Lire aujourd’hui Frankétienne, Trouillot, Laferrière (ci-dessus, en 2007, à Port-au-Prince, discutant avec des lycéens lors du Festival Etonnants Voyageurs) et les autres s’impose comme une nécessité à la fois esthétique, morale et politique. Comme dit Dany Laferrière : « Acheter le livre d’un auteur d’un autre pays, c’est aussi émouvant que l’adoption d’un enfant.»

 

Georges GUITTON

 

Journaliste à Ouest-France, Georges Guitton a longtemps traité de la littérature dans les colonnes de ce quotidien et suivi depuis une quinzaine d’années le Festival Etonnants Voyageurs de Saint-Malo, y compris l’édition haïtienne en 2007.

 

Les phrases citées proviennent du festival Étonnants Voyageurs de Saint-Malo en juin 2004, ou du festival Étonnants Voyageurs à Haïti en décembre 2007.

 

A consulter : D’île en île, un site pour connaître les écrivains du monde insulaire francophone (http://www.lehman.cuny.edu/ile.en.ile/) et le site http://www.etonnants-voyageurs.com/ où l’on trouve les dernières nouvelles des écrivains haïtiens.

 

Publié dans Toutes les musiques

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