La mort de Lhasa, à 37 ans

Publié le par Jean Théfaine

Très mauvaise nouvelle des étoiles : Lhasa est morte. Emportée à 37 ans par un cancer du sein, contre lequel elle se battait depuis 21 mois, elle s’est éteinte à son domicile de Montréal, dans la soirée du 1er janvier, un peu avant minuit. L’information n’a été diffusée qu’hier soir, afin de permettre à ses proches de faire leur deuil sans pression aucune ; ce que méritait cette “belle personne” dont l’absence, soudain, se fait immense. Ceux qui connaissaient Lhasa comprendront, les autres ont la triste occasion de découvrir l’importance qu’elle avait dans le paysage musical mondial. Non pas une place de championne des hit-parades poids lourds et formatés, mais celle d’une voix (une voie ?) unique que l’on sait irremplaçable dès qu’on l’a entendue.

Pour ma part, comme je le raconte par ailleurs dans ce blog, j’avais eu le choc de Lhasa de Sela (son nom d’artiste à l’époque) en 1997, au festival d’été de Québec, que je couvrais alors pour le magazine Chorus et le quotidien Ouest-France. Pas sur une grande scène, car elle était alors quasiment inconnue, mais au bar d’Auteuil, un bistrot plutôt rock, où la demoiselle avait littéralement crevé l’écran, tout en magnétisme inexplicable, déployant un chant à la fois sensible, sensuel et mélancolique, proche cousin de celui d’une Billie Holiday qu’elle interprétait à 13 ans dans les cafés de San Francisco. Totalement sous le charme, j’avais repiqué le lendemain au second concert, après avoir bavardé un long moment avec l’artiste – un mot qui sonne si juste ici – à la terrasse d’un café de la place d’Youville.



Audiogram, en partenariat avec Radio-Canada, propose sur son site trois nouvelles vidéos (dont celle-ci) d'un concert de Lhasa enregistré le 10 avril 2009 au "Loft" de Montréal. L'ambiance intimiste de ce live acoustique est superbement restituée par la caméra de Vincent Moon (The Take Away Shows)... Enjoy !

 

Difficile d’oublier le regard de Lhasa, la douceur avec laquelle elle parlait de son enfance nomade en compagnie de parents bohêmes (père mexicain, mère américaine), de sa grande fratrie (neuf enfants) et des vibrations du monde sans frontières dont elle s’était nourrie. « Je me suis construit un univers à moi, influencé par beaucoup de sources, mais qui, dans le fond, tend à exprimer quelque chose d’universel », m’avait-elle dit. Et puis encore : « Pour moi, la beauté et la tristesse sont intimement liées. Un peu comme la lecture d’un poème qui vous touche profondément et vous donne envie de faire silence en vous pour mieux goûter cette sensation ». Et puis aussi, évoquant La Llorona (La pleureuse), son premier album qui venait de sortir au Canada : « Je me suis dit : puisque c’est comme ça, laissons la pleurer. Après, elle éprouvera peut-être le besoin de célébrer l’existence plus joyeusement. (Silence) Mon objectif, c’est la quête de la sagesse ; en évitant de laisser une seule émotion devenir le dictateur de ma vie. C’est pour cela qu’il ne faut pas hésiter à s’abandonner à la tristesse. Si on a peur d’elle, on risque de perdre une partie de soi. »

Lhasa m’avait également cité le poète libanais Khalil Gibran (« Si vous voulez juste vivre les bonnes choses, vous vous retrouverez dans un pays où vous rirez, mais pas tous vos rires ; où vous pleurerez, mais pas toutes vos larmes »), cité en vrac ses nombreuses références de cœur, parmi lesquelles Ry Cooder, Bob Dylan, Tom Waits, Randy Newman et Leonard Cohen, des gens à l’image desquels elle aimerait semblablement « faire des chansons pour s’enfoncer dans la tristesse et des chansons pour l’oublier ».

Ce portrait – probablement le premier paru en France, avant qu’Anne-Marie Paquotte, un an plus tard, accorde **** à La Llorona dans Télérama - était paru sur deux pages dans le numéro 21 de Chorus. Depuis, Lhasa avait sorti seulement deux autres albums, dont le dernier début 2009 (lire par ailleurs dans ce blog). Une “rareté” qui rendait encore plus précieuses les confidences hors du temps et des modes de la mystérieuse dame, dont l’apparente simplicité touchait si fort et si profond des admirateurs de toutes les cultures. Ces trois disques, réécoutez-les à la lumière de la disparition de leur auteur, ou poussez leur porte si vous les ignoriez. Comme pour Bashung, qui me touchait tant, pour Jeff Buckley, dont je regretterai toujours de ne pas avoir fait de véritable interview alors que nous nous étions cotoyés plusieurs fois, j’ai ravalé une grosse boule de larmes ce matin. Lhasa me manque déjà. Et comme elle le revendiquait, j’assume ma tristesse.

Pour ceux et celles qui ont envie de partager quelques moments supplémentaires et précieux avec Lhasa, voici un lien où vous trouverez sept superbes vidéos (dont celle qui illustre ce papier), filmées par Vincent Moon à l'occasion d'un concert intimiste donné par la chanteuse, il y a quelques mois, dans un loft de Montréal. Un fameux cadeau d'au-revoir.

link (www.blogotheque.net/Lhasa-un-au-revoir)

 

 

 

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milly felez 05/01/2010 10:24


[la route chante], elle est montée, je fais trois pas , elle n'est plus là.... tendre et émue pensée pour Lhasa.


Raphaël Juldé 04/01/2010 16:38


Très bel hommage. J'avais découvert "La Llorona" à sa sortie en 1997, et depuis je guettais patiemment chaque album de Lhasa, que je regrette beaucoup de n'avoir jamais vue sur scène...
(Salutations au passage : je suis l'auteur du livre Rockin'Laval, nous nous étions brièvement rencontrés avec Norbert Gobin au vernissage de l'exposition)


jaulin 04/01/2010 16:25


grande grande dame de la chanson, merci de cet hommage


Gérard Delahaye 04/01/2010 12:12


C'est triste !...Pour ma part, j'ai connu son 1er album très tôt, il m'avait été offert par un ami québécois, et je dois dire que le visuel tourmenté m'avait rebuté, et m'avait même fermé les
oreilles.Je l'ai redécouvert plus tard, et c'est un de mes favoris. Bon voyage...