Jean Ferrat, au bout de notre âge…

Publié le par Jean Théfaine

Il était 22 h 30, samedi 13 mars, lorsque j’ai appris par téléphone la mort de Jean Ferrat. C’était en lisière de la forêt de Chaux, pas très loin de Dole, chez Hubert-Félix Thiéfaine, avec qui je bavardais à ce moment-là. « Je viens juste d’acheter un coffret de ses chansons », a dit Hubert. Sur le coup, ça m’a surpris. HFT l’ombrageux jurassien sensible à l’univers de l’humaniste moustachu d’Antraigues, je ne m’y attendais guère. Sauf que m’est revenue très vite une photo, choisie par Thiéfaine lui-même, figurant dans le cahier central de la biographie (Jours d’orage) que je lui avait consacrée en 2005 chez Fayard/Chorus. Nous sommes en 1988, au Festival de Marne ; un verre à la main, Ferrat discute avec HFT.  Un arrêt sur image plus parlant qu’un long discours. Entre les deux hommes, ce qui fait lien, plus que la forme de leurs chansons, c’est le fond, mélange de poésie à fleur de peau et de colère inextinguible contre le monde comme il ne va pas. Et moi, et moi, et moi ? Je ne sais toujours pas vraiment pourquoi, lorsque la mauvaise nouvelle est tombée, j’ai eu la gorge serrée et l’impression, soudain, d’être un peu plus orphelin. A l’image, sans doute, des 5000 personnes qui, le 16 mars, ont fait le voyage d’Entraigues-sur-Volane pour accompagner Ferrat au cimetière du village ; ou des 4 millions de téléspectateurs qui, la veille, avaient regardé l’hommage au chanteur sur France 3.



 

 

Fallait-il qu’il ait du charisme notre héraut à la gueule de paysan buriné pour générer autant d’émotion 38 ans après avoir quitté la scène. Il avait, c’est vrai, sorti quelques albums depuis, mais c’est bien dans ses premiers jaillissements qu’il faut chercher la clé de cette affection qui a débordé. Comme beaucoup d’autres, j’ai fouillé dans ma discothèque pour voir ce dont je disposais. Et là, surprise. Alors que je m’attendais à remonter au jour une honnête pile de vinyles et de CD, je n’ai trouvé qu’un 45 tours de 1964, un LP 25 cms de 1965, un 33 tours de 1976, un CD Ferrat en scène de 2002 et un autre comprenant les versions originales de Ferrat chantant Aragon. Si peu et pourtant tellement. Des diamants de notre mémoire collective qui s’appellent Que serais-je sans toi, Nous dormirons ensemble, Nuit et brouillard, La Montagne, Aimer à perdre la raison… Des chansons majeures, devenues patrimoine pour tant et tant d’enfants de cette France laborieuse, courageuse, fraternelle et accueillante qu’il célébra dans un titre magnifique (Ma France) de 1969.

Dans le village d’Ardèche où il s’était acheté une maison en 1964, Jean Ferrat s’était toujours considéré comme un citoyen ordinaire, élu municipal à une époque, bouliste jusqu’au bout. Sa voix profonde, qui ne roulera plus sous les tilleuls et à flanc de colline, va sûrement manquer à ses copains d’abord. Les autres, admirateurs fidèles ou “oublieux” culpabilisés comme moi, ont de quoi se consoler. Par exemple avec le “Best of” de 57 titres, réunis sur 3 CD, qui vient de sortir. L’essentiel d’une vie d’artiste droit dans ses bottes est là.

 

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Jann 06/04/2010 21:04


Des diamants de notre mémoire collective, merci pour ces mots qui correspondent si bien aux chansons de Ferrat.


Sylvie Salaün 06/04/2010 14:49


Rennes, ma ville natale ! et ce n'est pas si loin que ça (en distance !). Que la montagne est belle en effet, mais je ne la décrirai jamais aussi bien que Ferrat l'a chantée, et sa montagne n'était
pas très différente de la mienne.


Jean Théfaine 06/04/2010 14:41


Que la montagne est belle, chez vous ici... Dommage que Rennes soit si loin de la région toulousaine.


Sylvie Salaün 06/04/2010 14:13


Je l'aimais et je le savais. Je fredonnai de temps en temps ses chansons mais ne les mettais guère sur la chaîne, tous des vinyls ! Alors je les ai ressorti, réécouté, la gorge serrée, l'émotion au
bord de l'oeil, la nostalgie des rassemblements fraternels, plein d'enthousiasme, où on était "ensemble" comme le dit Gérard D., au coin de la mémoire. Ce sont des moments où on peut encore croire
à l'humanité.


Gérard Delahaye 20/03/2010 09:55


je l'aimais, mais je ne le savais pas ! C'est en regardant le doc sur France 3 que j'ai pris conscience de son immense talent, de sa générosité, de sa simplicité...Et de son sens mélodique, qui a
fait de lui un grand chanteur populaire. Mais c'est peut être aussi parce que son engagement nous rend nostalgique d'une époque où on essayait d'être "ensemble".