Bob Dylan : Noyeux Joël !

Publié le par Jean Théfaine

Dylan nous invitant à le suivre Together through life, c’était en avril dernier. La troupe des pélerins de la première heure, renforcée par de nouveaux marcheurs qui découvraient la bête à cette occasion (l’album atteignit même momentanément aux USA la tête des ventes !), était loin de se douter qu’au même moment l’imprévisible Bobby préparait… un disque de Noël pour cette fin 2009. La nouvelle se propagea courant août et la tribu des fidèles s’interrogea. C’est vrai qu’Outre-Atlantique l’exercice de style est quasiment incontournable pour tout chanteur qui se respecte, mais bon, de quoi pouvait bien accoucher le Commandeur sur un thème quand même assez casse-gueule ? Le résultat est à la hauteur de l’attente. Du moins, de l’attente de ceux qui, depuis longtemps, ont fini… d’attendre quoi que ce soit… d’attendu  de leur chaman préféré. Pour tout dire, Christmas in the heart – plus planplan qu’un titre comme celui-là, il n’y a guère – est un ovni de plus dans la discographie du maestro. Un objet d’étude à rendre schizo un chercheur en quête de réponse dûment bétonnée et certifiée .

D’entrée, on est cueilli au plexus par la voix plus nasale et éraillée que jamais de Dylan (proche cousine ici de celles d’un Tom Waits et d’un Arno) revisitant, façon fin de banquet arrosé mâtiné de comédie américaine pastel, un Here comes Santa Claus d’extraction country à l’ancienne (son auteur est Gene Autry, célèbre cow boy chantant des années d’avant-guerre). La suite est du même tonneau. Culbutant dans le même mouvement traditionnels (dont O’come all ye faithfull, alias Adeste fideles), tubes incontournables (Little drummer boy) et curiosités. Dans cette dernière catégorie, on peut ranger I’ll be home for Christmas, avec ses chœurs angéliques et son interprétation qu’on jurerait imbibée, et plus encore The Christmas blues, criblé de dissonnances. Pas moyen de jeter la pierre au producteur puisque, derrière le nom de Jack Frost (qui est aussi le titre d’un film d’horreur des nineties !), se cache Dylan lui-même.

 

C’est donc avec perplexité qu’on voit se dérouler l’étrange conte de Noël voulu par Zimmerman himself, balançant entre emballements festifs (Must be Santa) et lenteurs étirées (O’ Little town of Bethlehem), avec steel guitar, trompette, violon, mandoline et accordéon en guise de décor. Quand se sont évanouies les dernières notes et que s’est tue la Voix, le fan fondu que je suis (je possède l’intégralité de l’œuvre officielle du maître, et même plus puisqu’affinités) s’est demandé s’il avait rêvé ; à qui s’adressent les quinze morceaux de Christmas in the heart. Probablement pas aux enfants rêveurs, à qui ça risque de faire peur. Guère plus à leurs parents, habitués aux sucreries du genre. Peut-être au peuple des admirateurs inconditionnels, enclin par nature à excuser, voire justifier, toutes les frasques de Sir Bob.

Pour dénicher un début d’explication, il faut passer au crible, façon “Expert de Miami”, l’habillage du CD : côté face, une image d’Epinal (dans la neige, un traîneau et ses deux passagers emmenés grand train par deux chevaux) ; côté face, les ombres des Rois Mages se découpant nocturnement sur le sable du désert. Rien que de très convenu jusque là, direz-vous. Certes, mais retournez le maigre livret et découvrez plein écran une affriolante pin-up (Betty Page, l’icône érotique des années cinquante ?) tenant dans sa main droite un Père Noël modèle réduit aux allures de sex toy décalé. Ouvrez maintenant la double page centrale illustrée d’une photo en noir et blanc : quatre musiciens déguisés en Santa Claus avec barbe et bonnet de circonstance, l’air absent, comme après une nuit de ribote. Bon sang, mais c’est bien sûr ! Bob 1er s’est une fois de plus amusé à brouiller les pistes et son Noël en trompe-l’œil, si peu  saint-sulpicien, pourrait bien être un pied de nez au genre, tout en s’y glissant masqué. On croit alors un instant tenir un bout de la pelote menant à la solution de l’énigme. Et puis on se met à douter, car Bob est un homme de foi, même s’il a connu dans le domaine d’extrêmes variations. Alors ? Alors rien, ou presque. L’enquête continue. Le soupçon, même, devient quasiment parano. Le chromo de la pochette ne  vous rappelle t-il pas une autre image ? Celle d’un autre traîneau, avec deux passagers, dévalant la montagne enneigée à la fin du Bal des vampires de Polanski ? Allez, on se calme et on réécoute l’objet du délire. Parole : au troisième passage, j’ai commencé à craquer sur certains titres. Je me suis alors marré en marmonnant : sacré Bob ! Puis j’ai pensé à l’association humanitaire Feeding America à qui seront reversés les royalties des ventes de cet album pas très catholique (au sens “inhabituel”, hein). Sauf surprise, elle ne devrait pas décrocher le jackpot. Mais sait-on jamais.

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