Bob Dylan, par les racines

Publié le par Jean Théfaine

Il va bien falloir que je plonge. Depuis trois semaines, je tourne autour de cet album comme un papillon de nuit autour d’un réverbère. L’album de qui ? Le dernier Dylan, of course. Dylan, « mon Amérique à moi », comme écrivait Brel à propos de sa Madeleine ; « mon Hymalaya », comme dit Cabrel (tiens, jusque là, je n’avais jamais fait cas de ce “ca” qui les différencie), docteur ès-Zimmerman s’il en est ; ma balise dans la tempête, si je veux faire simple. Depuis que le poison m’a été inoculé, il y a pas mal de décennies de cela, un banal après-midi de “Salut les copains”, je suis en effet – comme un gros paquet d’autres – envoûté par l’alien. Entre coups de cœur bouleversifiants et coups de gueule d’admirateur déçu, je n’ai – parole – jamais décroché de cette drôle de came, dont chaque livraison ravive la flamme. Depuis Love and theft, paru en 2001, on savait que Bobby avait choisi de revenir aux sources de ce qui l’a nourri musicalement, dont le blues en tête de gondole. En 2006, dans Modern times,  la tendance se confirmait plein pot, avec en point d’orgue un Ain’t talkin d’anthologie. Together through life (“Ensemble à travers la vie”, le bougre ose nous faire ce cadeau d’aveu) est le prolongement naturel de ce qui précède. Avec claviers vintage, accordéon arrache-cœur (autant tex-mex que cajun, contrairement à ce qui se répète un peu partout), grilles harmoniques repérées. Et puis, à l’avant du nuage de poussière (référence, je m’excuse, à Bound for glory, le beau film-hommage à Woody Guthrie, que j’ai revu hier soir) l’incroyable voix de Dylan, de plus en plus concassée, de plus en plus dynamitée, de plus en plus éraillée, de plus en plus impossible et de plus en plus bouleversante à la fois. Simplement habitée de mille et un fantômes familiers, comme celles de Woody, justement, de John Lee Hooker, Charley Patton ou Willie Dixon (mort en 1992), que Bob crédite à son côté pour la musique de My wife’s home town. Même si ce n’est pas une première, la nouveauté c’est que notre héraut co-signe la quasi totalité de ses textes avec « un vieux pote », Robert Hunter, le parolier du mythique Grateful Dead. « On a tous les deux la même façon d’écrire », se contente de répondre l’intéressé. Well…


 

Pour la petite histoire, le Dylan nouveau s’est retrouvé… en tête des ventes en Grande-Bretagne à sa sortie. Comme, en son temps, Modern times avait brièvement et discrètement occupé ce rang aux USA. Gaffe à ne pas en tirer de conclusion hâtive : si le téléchargement gratuit du premier titre de Together trough life,  Beyond here lies nothin’, a connu quelque succès, le téléchargement payant du reste semble être un échec patent. A 68 ans depuis hier (24 mai), l’hombre n’excite plus guère la curiosité des jeunes pirates. Un paradoxe de plus quand on compile le nombre ahurissant d’artistes, vieux ou jeunes, qui disent avoir été influencés par lui. C’est vrai qu’il faut beaucoup d’abnégation à ceux qui le découvrent pour entrer en résonance avec cette quasi statue de cire qu’on voit jouer et chanter dans les vidéos de la tournée en cours fleurissant en ce moment sur le Net. Ceux qui, comme moi, ont pratiqué assidûment la bête – un coup en haut, un coup en bas – en ont pris leur parti. S’ils veulent tenter d’apprivoiser l’énigme, en attendant la fulgurance qui justifie tout, les autres devront apprendre la patience.

 

 

 

 

 

 

Publié dans Toutes les musiques

Commenter cet article