Mis en boîte à Paris, le 7 juillet 2009. La parole est à Murat. Propos choisis autour de son Amérique à lui, avec
digressions en prime. Jean-Louis, c’est à toi.
Tu avais enregistré “Mustango” à New-York en 1999. Cette fois, tu as choisi Nashville, la capitale de la country music. Pourquoi ?
J’avais d’abord pensé à Memphis. En décembre dernier, j’en ai parlé à Christophe Dupouy, un vieux complice avec qui j’enregistre depuis longtemps. Il m’a dit qu’il n’y a plus rien là-bas et
que la plupart des musiciens de Memphis travaillent aujourd’hui à Nashville, la Mecque de la country, la matrice de tout ce qu’on aime toi et moi, quoi. Tu y trouves les meilleurs studios, les
meilleurs musiciens et tu travailles encore à l’ancienne ; la plupart du temps avec des bandes, comme nous. Il n’y a quasiment pas d’ordinateurs ; tout se fait à la main. La maintenance
du matériel est sensationnelle. Il y a du matos des années cinquante ou soixante, absolument incroyable. Quand j’y étais, il y avait aussi Robert Plant, les White Stripes, Elvis Costello… Tout le
monde va là-bas car tu y bosses comme on y bossait en 1970. Les gars n’ont pas d’accordeurs : ce sont de tellement bons musiciens. Ils ont l’oreille absolue. Tu es au royaume de la musique,
quoi ! Comment ça s’est passé avec les musicos ? Super. Plus ils sont grands, plus ils sont sympas, moins ils paient de mine. Tu vois arriver un gars, tu demandes qui c’est et on
te répond : c’est le guitariste Dan Dugmore. Tu fais : ah bon, d’accord…
Il a une carte de visite hallucinante, celui-là ! Il a travaillé avec James Taylor, Linda Rondstadt et un paquet d’autres…
Tous les numéros 1 de Linda Ronstadt, c’est lui.
Qui a fait le casting ?
Un peu comme d’habitude, j’ai dit à Christophe Dupouy : il me faut le meilleur studio, les meilleurs musiciens ! Ce n’est pas une affaire de pognon, je préfère travailler deux jours
dans le meilleur studio avec les meilleurs musiciens plutôt que de merder pendant quinze jours dans des trucs moyens. Ça s’est fait sur place, avec le patron du studio Ocean Way à qui on a
demandé de nous trouver qui était disponible à ce moment-là. Il a commencé par les batteurs. (Soupir) A un jour près, j’ai loupé celui qui a fait le dernier Neil Young ! Je l’ai rencontré le
lendemain de notre session. Il était en train de discuter avec le bassiste Michaël Rhodes, qui me l’a présenté ainsi : il est de Memphis, il joue comme les mecs de Memphis, ça pourrait être
le batteur d’Otis Redding. Je lui dis : le patron d’Ocean Way vous a contacté, je suis très déçu que vous ne soyez pas sur mon album. Il m’explique alors qu’il ne pouvait pas, qu’il se
trouvait à Londres avec un copain qui y donnait un concert exceptionnel avec un groupe que je ne devais pas connaître. Le copain, c’était Mark
Knopfler et le groupe Dire Straits !
Combien de temps es-tu resté à Nashville ?
On avait prévu deux semaines, mais en cinq jours tout était enregistré. En première prise, ou presque ; deux au maximum. C’était le deal avec Christophe. Avant de partir, je m’étais
dit : si je vais là-bas, je sais que je vais arriver dans un milieu hyper-professionnel, je ne peux m’en sortir que si je suis super prêt. Je donnais le tempo et on y allait. On commençait à
9 h et on finissait à 17 h. C’est la règle à Nashville, parce que le soir beaucoup de musiciens jouent sur scène.
Comment ça s’est passé sur place ?
J’ai appliqué ma méthode habituelle. En amont, j’avais beaucoup travaillé mes chansons. Je suis arrivé là-bas avec douze, tout dans la tête. Comme je n’avais pas amené de guitare, j’ai demandé au
patron du studio s’il n’en avait pas une à me prêter. Il m’a sorti une acoustique des années 50 dont je me suis servi pendant tout l’enregistrement ! Dès que les musiciens étaient là –
c’était l’exercice le plus délicat – je leur chantais en direct ma chanson guitare/voix, avec juste un métronome. Ils prenaient des notes sur leur petite partition. Je passais alors en cabine et
j’enregistrais ma partie. Après, les gars n’avaient plus qu’à travailler dessus. Je leur donnais bien quelques indications, mais ils vont tellement vite ! D’autant qu’ils passaient
leur temps à me dire « I love your songs »… Jamais je n’ai entendu des musiciens français dire à quelqu’un « J’aime vos chansons ». Là bas, et c’est aussi une caractéristique
de la musique country, les gens aiment vraiment LA chanson, le format chanson. Leur chanter les miennes, ça marchait à fond.
Qui sont les musiciens de Nashville ?
Pour faire court, aucun ou presque n’est du Tennessee ! Le guitariste, Ilya, était d’origine russe. Avec moi, il y avait aussi un Canadien, un Marocain, des gars de New York, Chicago, Los
Angelès, même un d’Hawaï. C’est ce mélange-là qui est formidable. Dan Dugmore, par exemple, qui pourrait avoir la grosse tête, a été particulièrement sympa. Il m’a raconté l’époque où il tournait
avec Crosby, Stills, Nash and Young. Eh bien, je peux te dire… Une fois, David Crosby a passé deux mois chez lui, un ranch où il élève des
chevaux. C’était, paraît-il, incroyable. Crosby ne se souvenait plus d’un seul accord, il n’avait plus aucune idée de ce qu’étaient ses chansons. Dan Dugmore m’a assuré qu’il avait passé deux
mois à les lui réapprendre ! Quant à Neil Young, je l’ai approché de très/très près. Figure-toi que l’ingénieur du son avec lequel on a travaillé et qui est devenu un ami (il doit venir
à la maison) a tenu son studio pendant trois ans. Il a enregistré toute sa dernière tournée mondiale… Il m’a notamment montré des photos du dernier anniversaire De Neil Young où on voit celui qui
avait enregistré Woodstock lui remettre la bande deux pistes de l’hymne américain par Jimi Hendrix ! J’ai vu également des images du rangement de ses bandes originales, la pièce où il y a
tous ses amplis. (Rire) Les gens qui ont bossé avec lui disent tous que c’est un tough guy. Ce qui ne m’a pas du tout étonné !
Pourquoi diable n’as-tu pas profité de l’occasion pour inviter Tony Joe White, dont on connaît l’admiration que tu lui
portes ?
Je n’ai pas osé. Je suis arrivé tout près de lui… et j’ai fait demi-tour ! En plus, j’y allais pour lui demander, de la part du patron du studio qui le connaît bien. Il n’y avait pas de
problème. Mais non. Peut-être une autre fois. En faisant peut-être comme Joe Dassin, qui a enregistré tout un album avec lui. C’est ça qu’il faudrait faire. Si tu veux, il faut bien utiliser la
myhologie… Le lendemain, le mec du studio m’a demandé : et alors ? Je lui ai dit : je me suis dégonflé. Il n’en revenait pas ! Si Laure, ma femme, avait été avec moi, elle y
serait allé direct.
Avec cet album, tu ne crains pas de dérouter tes fans, qui attendaient peut-être un « Tristan » bis ?
Je ne veux pas être dépendant de ça…
Ici, tu puises finalement dans tes vraies racines musicales…
Ça sonne Murat quand même, non ? L’important était de garder le contrôle. Je n’ai pas l’impression d’avoir été débordé, du style “je fais mon truc et les mecs m’accompagnent
autrement”.
Je t’ai récemment vu seul en tournée. Là, tu reviens avec un album fait dans les conditions que l’on sait. J’imagine que tu vas tenter de le faire vivre sur scène…
(Il lève les yeux au ciel)
Oui, ça ne va pas être facile de faire venir les musiciens originaux. C’est complètement impensable ? D’abord, est-ce que tu en rêves ?
Ce dont je rêve, c’est de faire 3000, 4000, 5000 personnes tous les soirs. Là, je pourrais vraiment être moi-même. Effectivement, les mecs seraient OK pour venir ; j’en ai parlé avec eux
tous. Ça ne leur poserait pas de problème. Ça leur plairait même beaucoup de venir jouer en France. Mais il faudrait que je fasse au moins des Zénith. Or, tu as vu que je rame plus souvent, seul
comme un con, devant des salles beaucoup plus petites. C’est ça qui me donne le plus d’amertume. Que dans ce job, je suis cantonné à un certain fonctionnement. J’ai bien vu à Nashville, au
bout de cinq minutes à montrer mes chansons, qu’il ne me manquait plus que ma guitare électrique. Il m’aurait suffi de l’avoir, avec des retours, et là j’étais enfin dans mon
élément.
Tu penses enregistrer à nouveau à Nashville ?
J’y retournerai sûrement. Ce disque a été une telle surprise pour moi. Je ne pensais pas que ça se passerait comme ça. Je n’allais pas là-bas à reculons, mais j’avais un peu peur. C’est tellement
tout ce que j’aime. Or, je me suis vraiment retrouvé comme un poisson dans l’eau et je pense que la réciproque est vraie. Les musiciens et moi, on correspond encore. Une sorte d’amitié s’est
spontanément installée. Je me sens très/très bien chez eux.
Quelques questions pour terminer. Qui est Ginette Ramade dont tu brosses le portrait sur ton album ?
C’est la femme démoniaque. C’est une idée de femme, comme Dolorès ou Venus ! Pour embêter Laure, mon épouse, je dis toujours que j’aime beaucoup les filles de paysan. Mon type de femme, ça a
toujours été la caissière de chez Shopi, que j’ai pris l’habitude avec mes copains d’appeler Ginette Ramade. Au fil du temps, la Ginette Ramade est devenue pour moi le type absolu de la fille de
paysan auvergnat. De ma longue expérience sentimentale, je retiens d’ailleurs que les filles les plus rudes sont les plus satisfaisantes (rire).
Lady of Orcival ?
C’est la vierge noire qu’on peut voir dans la basilique Notre-Dame d’Orcival, un village de montagne niché dans la vallée du Sioulot. Une basilique
magnifique dans une vallée magnifique. Quant à la statue, c’est sûrement la plus belle vierge noire romane d’Auvergne. C’est la maîtresse de la vallée et de tout le village, dont la vie tourne
vraiment autour de sa basilique. J’ai glissé quelques mots d’anglais dans la chanson parce que ça m’amusait. A Nashville, on a enregistré dans une église. Et pour que les musiciens comprennent
mieux, j’ai utilisé Internet. En grand, sur un écran d’ordinateur, ils pouvaient voir la Vierge d’Orcival pendant qu’ils jouaient. Ça les a beaucoup touchés car, là-bas, la religiosité fonctionne
encore. Ils hallucinaient qu’on puisse faire quelque chose de ce genre sur une basilique !
Dans “Un cow-boy à l’âme fresh”, un autoportrait de plus, tu dis notamment : « Au reposoir francisé/Reste que dalle à chanter ». Explication.
Le français est une vieille langue européenne, comme on dit d’un vin qu’il est vieux. Il n’y a pas grand chose à chanter, c’est tout. En allant à Nashville, tu t’aperçois que là-bas on fait
encore du neuf, ici on restaure. On est dans une langue et une culture qui se déposent, où l’activité principale c’est de rénover. A part imiter les anciens, notre langue n’ouvre pas beaucoup de
perspectives…. Bobby Lapointe, Bashung, Gainsbourg ont exploré des voies ; pour le reste, on n’échappe pas beaucoup à Ronsard et Du Bellay. Les perspectives ne sont pas
énormes.
Ta réaction, alors, face à la marée montante des chanteurs français qui s’expriment en anglais ?
Il faut faire très attention à ce qu’on dit dans ce domaine. Ça pourrait tout de suite être pris comme une réaction de jalousie, ou je ne sais quoi. La question n’est pas tellement là. Beaucoup
de jeunes passent par une phase de chanson en anglais, comme sont passés par là tous les chanteurs français d’une certaine génération. C’est super fastoche. C’est plus haut dans la gorge, la voix
sort mieux, c’est épatant et ça épate. Mais sans amertume aucune, et sans que ça me dérange, quand j’entends un français chanter en anglais, ça s’arrête un étage avant. C’est à dire que j’ai
l’impression que ce sont des gens qui habitent au sous-sol de l’immeuble et que nous, nous sommes au premier étage. Cet anglais utilisé, ce n’est pas la langue de Shakespeare. C’est du globish.
Peut-être que ceux qui font ça ont raison économiquement, artistiquement je ne sais pas ; ça me dérange beaucoup. J’en ai entendu pas mal ces derniers temps ; je suis très gêné. Ils
parlent en français entre les chansons et, d’un seul coup, ils attaquent en anglais. Avec leur accent de Besançon, du Jura ou d’Aix-en-Provence. Ceux que ça fait le plus rigoler, ce sont les
anglo-saxons. S’ils veulent déclancher la rigolade un soir entre potes, ils mettent le disque d’un français qui chante en anglais : c’est le succès assuré ! Ils se fendent la gueule.
Moi aussi, j’ai des chansons en anglais, que je n’ai pas enregistrées. J’ai de quoi faire un disque en anglais, mais ça ne me viendrait jamais à l’idée. C’est du travail non fini,
quoi.
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